Affaire Meurtre du journaliste Fidele Kitsa à Irumu (2ème épisode) : les faits se répètent en raison d’une faille dans l’administration militaire locale

Le meurtre brutal du journaliste Fidèle Kitsa à Irumu, dans la province de l’Ituri, en RDC le 21 février 2024 a suscité une vague d’indignation et de condamnation à travers divers milieux. Les  voix se sont élevées pour dénoncer cet acte odieux perpétré par un militaire des Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) et pour exiger que justice soit rendue. Cependant, il est important de noter que ce n’est pas la première fois que des hommes en uniforme commettent de tels actes contre des journalistes et de manière général aux civiles, dans cette province. De nombreuses scènes similaires se sont déroulées dans la région par le passé, laissant un lourd tribut pour ceux qui défendent la liberté de la presse. Le silence de cimetière et l’inaction sont souvent attribués aux animateurs de l’administration militaire locale autour des dérives souvent fatales de leurs éléments. 

En juillet 2023, après l’assassinat crapuleux d’un technicien modulateur de la Radio Nouvel Horizon par un militaire des forces armées de la République démocratique du Congo, l’Union Nationale de la Presse du Congo (UNPC section provinciale de l’Ituri) a publiquement condamné cet acte et a appelé à une enquête approfondie pour traduire le coupable en justice. Cette dénonciation a déclenché des controverses et même des menaces à l’encontre des membres de l’UNPC qui ont osé remettre en question la version officielle des autorités. 

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Cette courageuse dénonciation a déclenché des controverses sans précédent, allant jusqu’à des menaces envers les animateurs de l’Union nationale de la presse congolaise (UNPC) pour avoir rectifié les déclarations des autorités militaires concernant l’identité de la victime. En effet, l’UNPC a vivement critiqué le meurtre d’un professionnel des médias, alors que les autorités officielles présentaient le journaliste tué comme un simple réparateur d’engins roulants.

Au cours de notre enquête, la véritable cause de la controverse entourant l’identité de la victime, largement médiatisée dans la province, n’a pas pu être déterminée sachant que dans le contexte local, il n’est pas surprenant de voir une personne cumuler plusieurs métiers à la fois. 

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Une controverse similaire a été vécue à la suite du récent meurtre du journaliste Fidèle Kitsa. Si dans la presse, on parlait d’un journaliste tué, le service de communication de l’administrateur du territoire d’Irumi lui parlait d’un agronome. On sait pourtant pertinemment que dans le contexte local, on peut être journaliste et avoir un background et une expérience en agronome ou encore de cumuler les eux. Ce n’est plus tard que les mêmes officielles ont reconnu à travers une déclaration à la presse que peu importe l’identité de la victime, il s’agit bien d’un acte condamnable.

Difficile de réclamer justice sans argent

Sous la pression populaire, l’administrateur militaire du territoire d’Irumu, le colonel Siro Nsimba Bunga Jean avait ordonné l’arrestation de l’auteur du meurtre de Fidèle Kitsa qui a été mis au cachot de l’auditorat militaire détachement de Komanda avant d’être transféré à Bunia où il est détenu en attendant la suite du dossier. 

« L’autorité territoriale maintient son engagement inébranlable envers la restauration de la souveraineté de l’État, adoptant une tolérance zéro à l’égard des comportements inappropriés au sein des forces armées. Dans cette optique, elle a instruit le commandant des Forces Armées de la République démocratique du Congo (FARDC) basé à Takumanza d’arrêter sans délai le militaire ADUMANI APAISO ALPHA, suspecté du meurtre du journaliste Fidèle Kitsa. Le suspect a été mis en détention, et l’auditorat militaire de Komanda a procédé à son transfert vers l’instance judiciaire appropriée à Bunia», a communiqué Gabriel Ekambu Ilomba, l’attaché de presse de l’administrateur militaire d’Irumu

En revanche, malgré cet engagement manifeste de l’autorité territoriale, les exigences requises par l’appareil judiciaire semblent constituer un goulot d’étranglement dans l’avancement de la procédure judiciaire dès le départ.

Un membre de la famille biologique de l’illustre disparu qui nous a accordé un entretien en date du 4 avril 2024 n’arrive pas à comprendre comment après avoir perdu injustement leur fils, frère, oncle, la famille est soumise au paiement d’une somme d’argent pour que l’auteur soit jugé. 

« La justice nous demande de l’argent pour déposer la plainte. Et pour qu’une audience publique soit organisée, on nous demande de chercher 500 dollars… Avec la vie que nous menons ici à Mungamba, comment allons-nous faire pour avoir ces moyens…», s’est-il indigné.

Selon les spécialistes du droit, dès lors que l’incriminé est déjà passé aux aveux, il n’est plus nécessaire d’organiser des audiences publiques dans un contexte où la partie civile n’en dispose pas des moyens. 

Des sources dans le couloir de l’auditorat militaire affirment que « le militaire a avoué avoir abattu le journaliste pour se défendre contre les accidentés qui voudraient ravir son arme… ».  

C’est dans ce cadre que le Collectif des Femmes Journalistes, CFJ s’est saisi du dossier en mettant à disposition de la famille sa cellule juridique afin de suivre de près ce dossier qui est depuis près de deux mois au niveau de l’auditorat militaire garnison de Bunia et qui attend d’être fixé au tribunal.

Il n’existe pas de mauvaises troupes, mais de mauvais chefs

Le meurtre du journaliste Kitsa est attribué à un militaire qui était manifestement ivre au moment de l’incident. L’ivresse et le port d’un fusil en même temps représentent pourtant un risque énorme pour la vie des populations civiles dans une zone où des soldats se croient tout permis. Cela souligne les failles de l’administration militaire qui est accusée de ne pas décourager ni punir l’errance des militaires ivres dans la communauté et dans les lieux publics avec des fusils. La région est sous administration militaire mise en place dans le cadre de l’Etat de siège

« Malheureusement, les responsables militaires locaux ne font pas assez pour décourager cette violation de l’éthique militaire, qui constitue également une infraction au droit pénal congolais, en l’occurrence l’ivresse publique », se plaint un activiste des droits humains de la place ayant requis l’anonymat.

En République Démocratique du Congo (RDC), l’ivresse publique est une infraction passible d’une peine maximale de deux mois de servitude pénale et d’une amende ne dépassant pas deux mille francs, ou d’une de ces peines seulement. Les militaires en état d’ivresse publique peuvent être poursuivis devant les juridictions militaires pour les infractions prévues par le Code pénal militaire.

La quête de justice pour Fidèle Kitsa est devenue un symbole de la lutte pour la liberté de la presse et la protection des professionnels des médias et des civiles dans un contexte difficile. Les appels à l’action continuent de se multiplier, exigeant que les responsables de ce meurtre soient traduits en justice et que des mesures concrètes soient prises pour garantir la sécurité des journalistes à l’avenir. Il est impératif que la lumière soit faite sur cette tragédie et que des mesures soient prises pour prévenir de tels actes à l’avenir. L’héritage de Fidèle Kitsa, en tant que journaliste courageux et engagé, doit être honoré par la recherche de la vérité et la défense des principes fondamentaux de la démocratie et de la liberté d’expression.

Jérémie Kyaswekera


Cette enquête est réalisée en collaboration par les journalistes membres du Réseau des Journalistes d’Investigation en République Démocratique du Congo (REJI-RDC), antenne de la Province de l’Ituri, avec l’appui technique du Collectif des Femmes Journalistes  (CFJ) grâce au financement du fond Mondial pour la défense des medias (GMDF) administré par l’UNESCO. 

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